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Les fruits défendus?

21 Août

Cette fameuse expression, on la décline à toutes les sauces, à toutes les occasions: le fruit n’est pas mûr. On parle bien sûr de la réouverture de négociations constitutionnelles au Canada. Et de plus en plus, le politique cherche à ajouter un autre type de récolte au panier des variétés qui n’atteignent jamais la maturité: la souveraineté.

François Legault est de ceux là. « La situation est vraiment au niveau de la souveraineté, pas au niveau de la chef », a-t-il déclaré dans une phrase que ne renierait pas Antoine Robitaille dans son blogue Mots et Maux de la politique. Quant à la constitution, Vincent Marissal en a rajouté une couche récemment, avec Le fruit est mort.

C’est vrai que ce débat-là n’avance ni dans un sens ni dans l’autre depuis maintenant 16 ans. Vrai que trop souvent, les gens se campent dans des positions impossibles à altérer, avec des arguments déjà entendus cent fois, sans jamais qu’une majorité claire ne se dessine. Vrai aussi qu’on dirait que la population en a ras-le-bol de n’entendre que cela.

Il faut quand même rester prudents. Ladite population ne voulait pas plus parler de la réfection de nos infrastructures il y a quelques années, avant que les viaducs ne se mettent, eux, à être trop mûrs. Elle préfère changer de sujet quand on lui fait remarquer qu’il est impossible d’avoir des services publics plus généreux et nombreux tout en payant moins d’impôts et de taxes. Doit-on lui reprocher ce genre de comportement? On peut bien sûr souhaiter des citoyens plus au fait des débats, plus impliqués politiquement, plus critiques, mais on ne peut pas forcer les gens à s’y mettre. Et c’est bien pour ça qu’on délègue l’exercice du pouvoir à des élus.

Faut-il pour autant clôturer cet arbre maudit dont les fruits ne mûrissent jamais, comme le propose la CAQ? Le laisser mourir tout seul, comme le fait le PLQ? Pincer les fleurs quand il y en a en disant qu’on sera prêts quand on sera prêts, comme le fait le PQ? La question nationale, qu’on l’aborde sous l’angle de la réforme constitutionnelle ou de l’accession du Québec à sa souveraineté, bouffe une énergie et un temps considérables. Quand on pousse au-delà des symboles pour se rendre au concret des choses (Quelles lignes changer dans la constitution? Accéder à la souveraineté, est-ce que ça se fait vraiment seulement en cochant une case?), le débat devient plus technique, plus aride et repoussant encore. Sauf que si on laisse l’arbre pousser sans s’en occuper, je parie que les racines pousseront tellement qu’elles finiront par attaquer les fondations de la maison et percer les conduites d’eau. C’est-à-dire que la question nationale, si on ne s’en occupe pas, va s’envenimer et finir par produire des résultats inattendus. C’est normal: ce débat n’a pas atteint sa conclusion. Et cette conclusion est intimement liée à l’atteinte de notre maturité comme société.

Notre régime constitutionnel ou notre statut politique n’ont pas beaucoup d’impact sur notre vie de tous les jours, ce qui donne la part belle aux appels à ne plus s’en occuper. C’est le genre de chose dont les conséquences se font sentir ponctuellement, ou dans la durée, mais qui sont tout aussi importantes que la gestion quotidienne. Le statu quo est peut-être très confortable pour le moment. Sans dire que ce débat doit occuper tout l’espace public, je ne pense pas non plus que le balayer sous le tapis, comme le veut M. Legault, soit une idée très sage. Il faut simplement rester vigilants, et s’assurer que l’on continue à faire cheminer les questions les plus urgentes en même temps de mener, de temps à autres, le débat national ailleurs. Bref, il n’est pas sage de ne parler que de la question nationale et d’oublier le reste, mais il n’est pas plus sage d’oublier ce débat dans son ensemble. On peut après tout discuter de plusieurs choses à la fois.

Il faut parfois jusqu’à 60 ans pour que les agaves, des plantes de milieux désertiques, fleurissent et produisent leurs fruits. Comme pour certaines plantes, l’évolution d’une société se fait à une autre échelle que celle de la vie humaine. C’est en persévérant malgré l’impression que le temps joue contre nous que l’on finira par voir mûrir ce fruit et qu’on en verra enfin la couleur. N’y consacrons pas toutes nos énergies, mais ne l’oublions pas non plus.

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5 Commentaires

Publié par le 21 août 2011 dans CAQ, Constitution, PLQ, PQ, Souveraineté

 

5 réponses à “Les fruits défendus?

  1. Simon Beaudoin

    21 août 2011 at 13:57

    Salut,

    Je pense depuis quelques années qu’on devrait s’attaquer à la question d’une autre manière. Le Canada en a soupé des ententes ne concernant que le Québec, et je peux les comprendre. Ce qu’il faudrait, ce serait un projet pancanadien touchant toutes les provinces. Et aussi rebutant que ça puisse être, la réforme du Sénat fédéral pourrait être une occasion de faire bouger les choses dans le fédération.

    Pour ma part, je suis tout à fait contre l’élection des sénateurs. Ça ne ferait que déplacer au Sénat les enjeux partisans qui sont déjà à la Chambre des Communes. Mais que les sénateurs soient nommés par les législatures des provinces, et ils serviraient à défendre ces mêmes provinces à Ottawa avec de substantiels pouvoirs (180 jours maximum, ça peut quand même paralyser un gouvernement longtemps). Le problème que je vois avec les relations fédérale-provinciales, c’est qu’on ne voit que les conflits entre premiers ministres et les résolutions de ces conflits sont souvent rapidement mises sous le tapis, parce que ce sont de bonnes nouvelles.

    Ne nous voilons pas la face. Le gouvernement fédéral veut « exister », il veut se rendre indispensable aux canadiens, tout comme les gouvernements des provinces les plus nationalistes (Québec, Terre-Neuve, Alberta) veulent aussi être près de leurs citoyens. Le problème est que la seule façon de régler les différents entre une province et Ottawa, après la discussion entre premiers ministres, se matérialise dans les cours de justice. Ça polarise d’autant plus le débat et ravive les tensions au Québec que cette cour suprême, elle a acquis sont statut final en 1982. Il faudrait donc une arène où des médiateurs connectés à la politique, mais en quelque sorte obligés de faire des compromis, pourraient défendre les provinces. Cet endroit, c’est le Sénat.

    Comme l’Ouest ne semble pas accepter que le Québec et l’Ontario aient plus de sièges qu’elle, je serais même prêt à un compromis dans lequel Québec aurait environ le 10ème des sièges, mais où notre province pourrait nommer ses sénateurs. Il serait difficile probablement de convaincre les maritimes, mais comme nous sommes en ce moment, la représentation sénatoriale dans la fédération est débalancée en faveur de l’Est et des Maritimes. Avoir des sénateurs qui ne peuvent rien faire et qui sont nommés par le premier ministre fédéral n’apporte rien de mieux aux Maritimes que n’avoir rien du tout.

    L’autre idée que j’ai pour les changements constitutionnels peut paraître très naïve, mais je la lance tout de même. Au lieu de faire de grandes rencontres visant à régler tous les problèmes, peut-être pourrions nous y aller au cas par cas, en lançant des pétitions pancanadienne sur tel ou tel problème. Une fois qu’un nombre suffisant de signature aurait été atteint dans chaque province, nous pourrions mettre en branle le processus constitutionnel et être relativement certain du résultat. Le processus pourrait être fait et refait pour chaque problèmes pouvant émerger et ça entraînerait peut-être la création d’une démocratie davantage participative, sans que ces pétitions n’aient force de loi. Si suffisamment de gens ont accès à facebook, pourquoi ne pas faire comme l’Islande, même?

    Enfin, je suis persuadé que le statut quo pourrait nous exploser au visage à la moindre crise et qu’il faudrait être pro-actif dans ce domaine. Un fruit mort sert d’engrais à de nouvelles pousses, qui y sont liés car ses graines sont dedans. On ne se débarrasse donc pas de ce genre de problème en l’ignorant.

     
    • Alexis St-Gelais

      22 août 2011 at 18:18

      Sages paroles que la conclusion de ce message. Tu sais déjà que je partage plusieurs des idées que tu exposes dans cette réponse, mais je me garde tout ça pour un ou deux billets ultérieurs. 😉

       
  2. François Genest

    21 août 2011 at 17:23

    D’après ma lecture des évènements depuis 1982, la législature fédérale (si on me permet cette prosopopée) considère que le gros du travail constitutionnel est terminé et que les détails devront à l’avenir être finalisés par la Cour Suprême.

    J’imagine que cette vision des choses plaisait bien aux Libéraux fédéraux tant que les institutions parlementaires n’étaient pas contrôlées par des intérêts régionaux (autres que ceux de l’Ontario, on s’entend). Depuis la prise de pouvoir de M. Harper, la Cour Suprême est sollicitée de plus en plus souvent dans le but modifier les compétences provinciales et contredire les autres Cours de justice (plus au courant des réalités locales). Les auteurs de la Charte des droits et libertés n’avaient certainement pas prévu qu’elle servirait à ces fins. Peut-être est-ce simplement une coïncidence, je ne peux pas l’affirmer. En tout cas, je suis préoccupé par les directions prises par la Cour Suprême.

    Alors que faire pour redonner aux citoyens le contrôle de la Constitution? Je pense qu’il faut d’abord qu’ils s’éveillent au danger de la laisser dériver au gré des vents régionaux. Les journalistes auraient un rôle à jouer. Trouvons donc le moyen de leur donner plus de liberté dans l’exercice de leur travail et ne les confondons pas avec les chroniqueurs d’opinion qui maintiennent un niveau de bruit tellement assourdissant que les citoyens n’arrivent plus à penser par eux-mêmes.

     
    • Alexis St-Gelais

      22 août 2011 at 18:21

      Les modifications apportées en 1982 à la Constitution ont donné énormément de poids au pouvoir juridique, à plus forte raison considérant la tradition britannique qui permet à un juge de créer du droit lorsqu’il rend son verdict (c’est le principe de la jurisprudence). Je ne suis pour ma part toujours pas convaincu qu’un juge nommé et n’étant responsable devant personne, malgré toute sa bonne volonté, soit la personne la mieux placée pour trancher des débats sociaux et structuels qui influenceront durablement nos rapports collectifs. Ce genre de tractation relève beaucoup plus du processus politique inhérent aux pouvoirs législatifs et exécutifs. Cela fait partie des points sur lesquels je reviendrai dans mon (mes) billet(s) sur le fédéralisme, incluant la nature plutôt étrange du gouvernement fédéral.

       
  3. Renart Léveillé

    24 août 2011 at 03:31

    C’est le discours le plus rafraîchissant que j’ai entendu d’un fédéraliste!

    Rebienvenue dans la blogosphère mon cher!

     

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