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Cartes blanches

16 Sep

Mettons tout de suite quelque chose au clair. Je ne pense pas que l’atteinte d’un équilibre budgétaire soit une chose superflue, bien au contraire. Bien des maux actuels seraient inexistants si on avait appliqué l’intégralité des principes keynésiens pendant qu’on construisait l’État-providence, en ne dépensant davantage que nos revenus publics qu’en période de récession, pour ensuite sagement rembourser la dette accumulée dès que l’orage était passé. On ne l’a pas fait. Alors on traîne aujourd’hui une dette qu’il faudra, oui, rembourser tôt ou tard. Au moins en partie.

La voie populiste consiste à accuser la bureaucratie. Cette ritournelle nous pleut dessus encore quotidiennement. C’est facile d’accuser un «bureaucrate»: c’est anonyme, froid, les gens en ont une image négative et associent le mot à inutilité, tracasserie, lourdeur, gaspillage. On se gardera bien de vous rappeler qu’il existe un niveau optimal de bureaucratisation, au-delà et en-deçà duquel la productivité et l’efficacité d’une organisation chutent.

Alors, quand on veut frapper un grand coup, politiquement, on coupe dans la «bureaucratie» et on fait des compressions de personnel public. Lucien Bouchard l’a fait. Jean Charest l’a fait. Stephen Harper le fait et le fera encore sous peu. François Legault, sans le dire, tient un discours similaire, qui mènera probablement aux mêmes actions s’il parvient au pouvoir.

Stop! Une petite question bête, que peu de gens se posent en général. Ça fait quoi, un «bureaucrate»?

Hm, c’est vrai, quel est l’effet quand on retire des milliers de fonctionnaires du système public, ou quand on coupe leur salaire? Ça donne une pénurie persistante de médecins et d’infirmières, par exemple.  Ça donne 30% de départs de jeunes enseignants dans les premières années d’exercice de leur profession. Ça donne un ministère des Transports castré et menotté, qui doit regarder passivement son budget se faire dévaliser par un secteur privé qui en mène large. Ça donne un tas de législations sur nos ressources naturelles, comme la gestion des bassins versants, qui sont jolies sur papier mais ne font pas grand chose en réalité, parce qu’on a une poignée d’inspecteurs pour couvrir toute la province et même pas de budget qui vient avec. Ça donne, à tous les niveaux, une expertise scientifique qui disparaît à vitesse grand V pour conseiller le gouvernement sur une foule de dossiers importants: salubrité alimentaire, sécurité nucléaire, changements climatiques, contrôle des médicaments qu’on vous vend…

Vous savez la meilleure dans tout ça? Tous ces effets-là ne se manifestent que des années après les compressions de personnel ou les réductions de salaire. Alors le gouvernement peut à court terme récolter l’image du bon gestionnaire. C’est son successeur qui se retrouvera avec un État en déroute.

Rien ne se fait tout seul. Quand vous demandez à l’État de renoncer à ses facultés de contrôle, d’inspection, d’expertise et de direction, voire d’exécution comme dans le domaine de la santé, vous donnez carte blanche à tous les autres acteurs de s’organiser comme ils veulent. Quelques uns l’ont bien compris dans le domaine de la construction. Voyez, ils déposent des projets qu’ils ont monté eux-mêmes, sur la base d’inspections qu’ils ont réalisées eux-mêmes, sous la supervision de firmes sous-traitées par un ministère incapable de le faire de façon autonome. Que voulez-vous, on leur a donné carte blanche avec un grand sourire. Nos ingénieurs du ministère coûtent cher… Engagez-les donc, on sous-traitera avec vous quand on aura besoin d’eux. Je vous laisse vous imaginer à quel point on a finalement économisé en coupant des postes d’ingénieurs publics, ou en réduisant leurs salaires.

Les gens oublient vite que derrière les colonnes de chiffre du gouvernement et le nombre d’employés de chaque ministère, un travail réel s’accomplit. L’État n’agit pas par miracle, même si la population semble souvent se le figurer. La sous-traitance est désormais trop utilisée, dépassant largement les avantages que peuvent avoir un tel principe, quand on ne laisse carrément pas tomber des étapes moins «visibles» dans le contrôle de qualité. Il faut des ingénieurs, des inspecteurs, des scientifiques. C’est vrai que tout ce monde-là n’a l’air que de remplir des papiers et des rapports. Demandez-vous seulement ce qu’il y a sur ces pages. Des indices: des informations relatives à la sécurité, au juste coût, à la durabilité, à la qualité, à la protection de l’environnement…

Question de priorités, j’imagine.

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4 réponses à “Cartes blanches

  1. lutopium

    16 septembre 2011 at 10:06

    Excellent billet. Entièrement d’accord avec ce constat.

    En passant, comme je suis toujours en retard sur les nouvelles, je ne savais pas que tu avais lancé un nouveau blogue ! Bien content que tu y sois de retour. Je suis persuadé que ton expérience des deux dernières années et ton départ du PLQ donneront bien de la couleur à tes textes… Je l’ajoute sur la blogoliste du blogue Jeanne Émard.

    “Nous vivons une époque où les allégations d’incompétence publique vont de pair avec une condamnation générale des fonctionnaires, à l’exception, on ne le dira jamais assez, de ceux travaillant pour la défense nationale. La seule forme de discrimination toujours autorisée – pour être plus précis, encore encouragée – aux Etats-Unis est la discrimination à l’endroit des employés du gouvernement fédéral, en particulier dans les activités relevant de la protection sociale. Nous avons de grandes bureaucraties d’entreprises privées, regorgeant de bureaucrates d’entreprise, mais ces gens-là sont bons. La bureaucratie publique et les fonctionnaires sont mauvais.” – John Kenneth Galbraith

     
    • Alexis St-Gelais

      16 septembre 2011 at 10:26

      Excellent citation de M. Galbraith, en effet.

      Heureux de te relire, Lutopium, et heureux aussi de savoir enfin que tu es toujours sur la blogosphère! Je t’ai également ajouté dans ma liste de liens.

      Au plaisir.

       
  2. François Genest

    16 septembre 2011 at 12:33

    Merci pour ce beau texte lucide et sans complaisance. Tu formules de façon très claire des idées que je partage. Cette attitude populiste des politiciens d’expérience est fondée sur l’idée que la priorité est d’obtenir le pouvoir. Il semble logique de penser que sans obtenir le pouvoir on ne peut rien faire pour améliorer les choses. Et à partir du moment où Pierre Eliot Trudeau a adopté cette idée, les Libéraux fédéraux ont connu d’extraordinaires performances électorales. Jean Chrétien en a fait un dogme et, considérant sa longévité politique, comment est-il possible de le détromper?

    Avec Jean Charest et Stephen Harper, cette attitude a été exagérée jusqu’à la parodie avec les résultats que l’on sait. Je ne pense pas que les Québécois vont tomber dans le piège de François Legault. (Enfin, je l’espère.) Mon critère de performance pour noter les candidats à la prochaine élection provinciale, ce sera le degré d’ouverture qu’ils afficherons. Par exemple, je vais regarder la pertinence des interventions dans les médias traditionnels et les médias sociaux. Une intervention qui dévalorise la contribution d’un groupe trop général comme «les enseignants», «les entreprises privées», «les bureaucrates», «les syndicats», «les parents», «les chercheurs» se méritera une impression défavorable. Une intervention qui m’apprendra quelque chose de vérifiable sur les causes des problèmes actuels se méritera une impression favorable. Une intervention qui proposera des solutions qu’il est possible de discuter et dont on peut aisément déceler l’intérêt se méritera une impression très favorable.

    François

     
  3. Darwin

    16 septembre 2011 at 18:16

    Tout à fait d’accord avec le fond de ce billet.

    Parlant de bureaucratie, peu de gens savent qu’une des principales raisons qui explique le coût plus élevé du système de santé privé des États-Unis est justement la plus grande lourdeur bureaucratique (coûts administratifs et de gestion) des sociétés d’assurance privées que de notre système étatisé (même si on se plaint de sa lourdeur, en partie avec raison). Il faut préciser que ces coûts se concrétisent par des enquêtes sur les clients potentiels pour refuser ceux qui sont «trop malades» et des contestations de réclamations (y compris des frais d’avocats), coûts que notre système n’a pas à défrayer.

    C’est le grand avantage d’une assurance universelle!

    «Alors on traîne aujourd’hui une dette qu’il faudra, oui, rembourser tôt ou tard. Au moins en partie.»

    En fait, la faire diminuer en proportion avec le PIB serait déjà bien. Si on veut la faire baisser, il est important de déterminer comment : avec des compressions ou avec une hausse des revenus, et avec quelles compressions et quelles hausses de revenus. Par exemple, je ne m’opposerais pas au rétablissement des niveaux d’imposition de la fin des années 1990, mais le ferais pour une nouvelles hausse de la contribution santé ou de certains tarifs…

    Je veux simplement souligner qu’une baisse de la dette (ou même de sa proportion avec le PIB) peut difficilement être un objectif en soi si on ne précise pas de quelle façon on veut atteindre cet objectif.

     

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