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Archives de Catégorie: Développement durable

Développement, vraiment?

Un projet à long terme: c’est bien ce qu’est censé être le Plan Nord. J’ai déjà dit, et je crois toujours, que ce projet a beaucoup de potentiel. Encore faut-il qu’il soit bien mené.

Jean Charest fait ces derniers temps des tournées internationales pour vendre le Plan Nord aux investisseurs étrangers. L’expression n’est pas naïve : vendre le Plan Nord. Ce projet, qui représente une occasion rare de mettre en pratique les préceptes du développement durable, semble pour l’instant essentiellement concentré sur le développement économique à la vieille mode.

L’Actualité présentait dans sa dernière édition un dossier dont je recommande chaudement la lecture au sujet des effets du boom minier sur la Côte-Nord. En parcourant certains passages, il est difficile de dissiper cette impression qu’on est en train de répéter le scénario des années 40 et 50 dans la région. Les mines poussent comme des champignons, à grands renforts de développement portuaire, de nouvelles routes et de quartiers temporaires ou permanents. Mais un développement aussi fulgurant ne se fait pas sans peine. Le prix du logement explose, les emplois des services de base (serveuses, pompistes, etc.) ne trouvent plus preneur faute de salaire attrayant et les municipalités crient au secours, incapables de faire suivre leurs services municipaux. Bref, on est bien content de voir que les villes et villages de la Côte-Nord font de nouveau l’objet d’attention et de développement… Mais on garde ce sentiment que tout va vite, trop vite, et qu’on ne pense pas à la suite des choses. On vend le nord plus qu’on ne le développe réellement, au sens durable du terme.

Keynes prêchait l’intervention du gouvernement en cycle économique défavorable pour relancer l’économie et ajoutait qu’on devait profiter des belles années pour rembourser ces dépenses supplémentaires. Tout comme l’économie, le prix des ressources naturelles fluctue de manière cyclique et parfois imprévisible. Le prix du fer et des autres métaux atteint aujourd’hui des sommets, c’est vrai. Mais qu’en sera-t-il dans 10 ou 20 ans? La Côte-Nord et les autres régions du Québec seront-elles encore aux prises avec cette morosité qui les gangrénait jusqu’à assez récemment? Il faudrait donc écouter la sagesse de Keynes et profiter de la manne pour parer les coups du sort à venir plus tard.
Si le taux des redevances imposées aux compagnies minières fait débat, la destinée de ces redevances devrait faire l’objet d’autant d’attention. Ne serait-il pas juste et naturel d’en confier une partie conséquente aux autorités locales et régionales des régions bénéficiant du développement minier, en vue de constituer des fonds patrimoniaux? Les compagnies minières, à moins qu’on ne les y contraigne, ne verront à rien d’autre qu’à leurs besoins immédiats. Les communautés et le gouvernement devront s’arranger pour prendre en charge les aspects du développement qui seront délaissés par ces entreprises, surtout à long terme. Et je ne le dirai jamais assez : les habitants d’une région sont les mieux placés pour prendre les choses en main. Il ne leur manque que les moyens de le faire.

La campagne électorale qui s’ouvre en Saskatchewan met en lumière un enjeu électoral qui pourrait nous inspirer. Le NPD de cette province propose de créer un fond à partir des redevances sur l’exploitation des ressources non-renouvelables, afin de ne pas se retrouver les mains vides quand la potasse ou l’uranium auront disparu du sous-sol… Qu’attendons-nous pour y penser, nous aussi?

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Ressources naturelles: pourquoi pas «collectiviser»?

J’ai déjà présenté l’idée qui suit dans une autre vie blogosphérique, mais je n’en ai pas fait une défense vigoureuse au sein du PLQ. Ce n’est pas le genre d’orientation politique qui serait de nature à plaire à ce parti, souvent réfractaire à ce qui pouvait nuire aux investissements privés. Dans le contexte large du Plan Nord, toutefois, et avec les questionnements soulevés par les nouveaux projets miniers et leurs redevances, les appels d’offres en matière de projets éoliens, la construction de grands barrages supplémentaires ou l’exploitation des gaz de schiste et même du pétrole dans le St-Laurent, cette approche me semble particulièrement pertinente. Il s’agit d’une réforme complète de notre manière de concevoir et d’organiser l’exploitation de nos ressources naturelles.

La formule dont je m’inspire provient d’une simulation parlementaire, le Forum Étudiant, tenue en 2008. J’y avais participé à une commission parlementaire sur un projet de loi nationalisant les ressources naturelles du Québec. Le fossé entre le gouvernement social-démocrate et l’opposition d’idéologie libérale s’était comblé à l’occasion de longues, mais fructueuses, tractations nocturnes, pour produire un compromis assez novateur. Faute de mieux, on avait alors baptisé la démarche de « néo-nationalisation ». J’emploierais plutôt le terme « collectivisation » aujourd’hui, car il s’agit bien de consacrer contractuellement la propriété collective des ressources sans pour autant fermer presque complètement la porte au privé, comme ce fut le cas avec la formation d’Hydro-Québec. Voici comment le tout fonctionne.

Le gouvernement doit d’abord légiférer à l’effet que toutes nos ressources naturelles (puissance hydro-électrique, potentiel éolien, ressources minières, forêts, aquifère, gisements d’hydrocarbures et gaziers et autres) appartiennent à l’ensemble des citoyens du Québec, à travers l’État à titre de fiduciaire. Ne sautez pas trop vite aux conclusions: il n’est pas question ici d’expulser toute activité privée en matière de ressources naturelles! Une fois ce caractère collectif reconnu, pour chaque ressource, le gouvernement aura à établir un ensemble de paramètres selon lesquels il serait acceptable de l’exploiter: retombées économiques locales, deuxième ou troisième transformation sur place, préservation de la beauté naturelle, redevances, niveaux de pollution, restauration des sites, reboisement, niveaux de bruit tolérés, participation de la communauté, etc.

Le principe de la collectivisation est ensuite le suivant. L’État est donc, au nom de la collectivité, le propriétaire des ressources. Il n’en est pas pour autant l’exploitant systématique. Par bail, il loue donc les droits d’exploitation à toute entité désirant s’adonner à cette activité. Ce bail vient avec l’ensemble des conditions établies par le gouvernement pour l’exploitation de cette ressource, ainsi qu’une date d’expiration (par exemple 25 ans). C’est là le noeud de l’affaire: dans le cadre d’une propriété publique, on permet néanmoins l’activité privée, avec un certain nombre de mesures favorisant l’investissement initial. Dans les faits, sans doute, la majorité des activités d’exploitation des ressources naturelles demeurera entre des mains privées, mais avec toute une série de conditions à respecter, bien que des coopératives, des municipalités ou des regroupements de citoyens puissent aisément mettre la main à la pâte en déposant leurs propres projets. Ce qui distingue franchement la collectivisation d’un corpus réglementaire et législatif habituel, c’est qu’en cas de non-respect de ces conditions, et après un avertissement… le bail est résilié et l’exploitant est expulsé avec un dédommagement minimal, voire nul. C’est aussi simple que ça, et c’est dans le contrat dès le départ.

Qu’arrive-t-il dans ce cas de figure? L’État reprend l’exploitation à son compte si elle est rentable. On entre alors dans une nationalisation plus classique. Cependant, le processus est plus dynamique. Dans la mesure du possible, le gouvernement est alors tenu de faire des efforts pour trouver un nouveau locataire, à qui il confiera les équipements et installations du citoyen corporatif précédemment expulsé. Pour cette démarche, la priorité va aux entreprises et initiatives québécoises.

Bref, avec la collectivisation, l’exploitation des ressources naturelles se fait un peu à l’image de la gestion d’un immeuble à logements. L’État, propriétaire, loue à des tiers le droit d’exploiter les ressources, mais suivant une série de conditions déterminées par bail. Il conserve un droit d’expulsion et peut attribuer les droits d’exploitation à un nouveau locataire en cas de problème. Ce système permet de s’assurer que l’environnement et les collectivités seront davantage pris en compte dans les projets d’exploitation, tout en prévoyant des mécanismes de sanction bien plus efficaces que les amendes ou les poursuites.

Évidemment, un tel modèle de développement mixte ne se mettrait pas en place en criant ciseaux. Pour en arriver là, il faudrait vérifier un grand nombre de paramètres légaux, notamment en regard de traités comme l’ALENA, et s’assurer que la démarche n’est pas contraignante à outrance – un des objectifs demeure, après tout, de maintenir une activité économique liée à l’exploitation des ressources. Un délai raisonnable d’adaptation devrait être fourni à toutes les entreprises oeuvrant déjà dans ce secteur. Il faudrait tenir compte des particularités de chaque ressource exploitée, faire beaucoup d’études scientifiques sur l’état de celles-ci, prévoir à quel point les droits acquis peuvent jouer, augmenter de beaucoup la capacité d’inspection et de contrôle du gouvernement, etc. Ce n’est certainement pas une réforme qui pourrait être mise en place en moins d’une décennie.

Ce qui est clair, c’est que ce n’est pas une approche complètement inconnue. Je connais au moins un exemple concret d’une forme de collectivisation plus ou moins achevée: il s’agit d’une loi particulière concernant l’exploitation de barrages sur la rivière Saguenay par Abitibi-Bowater. En voici les notes explicatives:

Ce projet de loi a pour objet de permettre au ministre des Ressources naturelles, conformément à l’article 3 de la Loi sur le régime des eaux, de louer une partie des forces hydrauliques de la rivière Shipshaw à Abitibi-Consolidated inc. Le projet établit la durée du bail, prévoit la possibilité de le renouveler et détermine les conditions qui s’y rattachent, dont l’obligation pour le locataire de réaliser dans la région administrative du Saguenay—Lac-Saint-Jean des investissements manufacturiers structurants. Le projet de loi détermine également les redevances que devra acquitter le locataire en fonction de l’électricité produite grâce aux forces hydrauliques louées.

Si cela s’est déjà fait, pourquoi ne pas tenter d’élargir l’expérience? Sans dire que la collectivisation est une panacée, je suis convaincu que nous aurions tout à gagner à l’étudier plus en profondeur comme entre-deux efficace entre l’encadrement législatif simple et la nationalisation mur à mur.

 

L’écologisme politique

Je me suis jusqu’ici qualifié de fédéraliste, de progressiste et de régionaliste. Au cours des récentes années, j’ai été amené à m’intéresser à une autre école de pensée : l’écologie politique. Pourtant, je suis en fréquent désaccord avec les positions de gens se réclamant de l’écologisme, notamment Greenpeace.

J’ai longtemps eu une mauvaise conception de ce qu’est l’écologie politique, basée justement sur l’image renvoyée par les groupes militants se qualifiant d’écologistes. Au fil de mes découvertes, je me suis rendu compte qu’il ne s’agit pas d’un courant de pensée unique. À proprement parler, l’écologie est une science qui s’intéresse aux relations et équilibres entre trois composantes de la vie d’une espèce vivante : l’individu, le groupe et l’environnement. C’est une approche multidisciplinaire qui fait appel à une foule d’autres sciences : biologie, climatologie, chimie, etc.

L’étude écologique des espèces sociales est plus complexe, car les relations entre l’individu et le groupe dépassent alors la compétition et la reproduction pour intégrer des notions de coopération, de codes sociaux, etc. Le cas précis de l’espèce humaine est plus riche encore : il s’agit d’une espèce politique, chez qui le groupe interagit avec l’individu et vice-versa à travers des institutions, qu’il s’agisse simplement d’un titre de chef de clan ou de quelque chose de plus complexe comme un système parlementaire. L’écologie politique est donc de l’écologie s’intéressant au cas particulier de l’espèce humaine et intégrant non seulement les sciences naturelles, mais également sociales (politique, sociologie, psychologie, etc.).

L’écologisme politique est le penchant « appliqué » de la science qu’est l’écologie politique. Ce courant cherche donc à préserver et améliorer les équilibres entre les individus, la société et l’environnement. Contrairement à ce que l’on pourrait croire d’emblée, donc, il existe deux composantes aux idées écologistes : l’écologie dite « profonde », qui veut protéger l’environnement, et l’écologie « sociale », qui cherche à harmoniser les relations humaines en société.

Les conceptions de gauche et de droite sont souvent, aujourd’hui, décomposées en deux axes pour mieux refléter la diversité des courants politiques. Le premier est l’axe des valeurs sociales, où l’on oppose souvent la permissivité au conservatisme. Le second est l’axe économique, où la droite préconise un État limité et la gauche une intervention publique de redistribution de la richesse. L’écologisme se situe en dehors de ces deux axes. Il pourrait constituer un axe à lui seul. C’est donc dire qu’il existe plusieurs écoles d’écologistes. J’en ai moi-même dégagé quatre grands types, classés selon un axe « contrainte-liberté ».

En règle générale, plus on se rapproche du pôle de la liberté d’action, moins les mesures de protection de l’environnement sont susceptibles d’être efficaces. Par contre, puisque l’on n’impose aucune contrainte formelle et que l’on cherche à intégrer les gens à la démarche de façon dynamique, l’aspect social de l’écologie politique est mieux traité. L’écologisme volontaire cherche à rallier les gens par l’exemple. Il prône l’expérimentation sociale et environnementale, avec des mesures comme la simplicité volontaire, les communautés écologiques, le commerce équitable, etc. Le penchant « extrémiste » de ce courant est incarné par le Mouvement pour l’extinction volontaire de l’humanité, qui prône un arrêt volontaire de la reproduction humaine pour rétablir l’harmonie naturelle.

À l’autre extrême, l’écologisme de contrainte est très efficace pour protéger l’environnement, mais délaisse souvent davantage le consensus social et la réforme des relations humaines. L’écologiste de contrainte voit l’être humain comme un problème bouleversant l’équilibre naturel. Pour préserver la nature, il faut donc instaurer des règlements très sévères, des interdictions et des peines pour ceux qui la dégradent. À l’extrême, on retrouve certains mouvements comme Earth First!, qui prône la désobéissance civile et même le sabotage économique.

Bien évidemment, il existe des voies intermédiaires plus modérées. Les écologismes progressiste et incitatif se distinguent surtout par la vigueur avec laquelle ils proposent d’atteindre les objectifs de l’écologisme. Le progressiste, comme l’écologiste de contrainte, voudra instaurer des interdictions, des normes, des changements d’habitudes, le délaissement de certaines activités, mais en laissant auparavant une période d’adaptation aux entreprises et aux individus. Les incitatifs cherchent plutôt à amener les gens à revoir leurs pratiques d’eux-mêmes, en utilisant la technique de la carotte et du bâton : grâce à des taxes, des programmes, des pénalités, des sociétés d’État ou de la sensibilisation, on espère réorienter l’économie et la société sans pour autant tordre le bras de quiconque. Dans ces deux types d’écologisme, la perspective est assurément à plus long terme que dans leurs pendants plus radicaux.

Selon la manière dont il est vu, l’écologisme politique n’est donc ni monolithique (comme on le croit souvent), ni forcément radical. Il peut s’harmoniser avec d’autres idéaux, de gauche ou de droite, conservateurs ou progressistes. C’est en découvrant toutes ces nuances que j’ai commencé à voir l’intérêt de l’écologisme incitatif. J’essaie donc, aujourd’hui, d’intégrer cet aspect des choses dans mes prises de position.

 

Cartes blanches

Mettons tout de suite quelque chose au clair. Je ne pense pas que l’atteinte d’un équilibre budgétaire soit une chose superflue, bien au contraire. Bien des maux actuels seraient inexistants si on avait appliqué l’intégralité des principes keynésiens pendant qu’on construisait l’État-providence, en ne dépensant davantage que nos revenus publics qu’en période de récession, pour ensuite sagement rembourser la dette accumulée dès que l’orage était passé. On ne l’a pas fait. Alors on traîne aujourd’hui une dette qu’il faudra, oui, rembourser tôt ou tard. Au moins en partie.

La voie populiste consiste à accuser la bureaucratie. Cette ritournelle nous pleut dessus encore quotidiennement. C’est facile d’accuser un «bureaucrate»: c’est anonyme, froid, les gens en ont une image négative et associent le mot à inutilité, tracasserie, lourdeur, gaspillage. On se gardera bien de vous rappeler qu’il existe un niveau optimal de bureaucratisation, au-delà et en-deçà duquel la productivité et l’efficacité d’une organisation chutent.

Alors, quand on veut frapper un grand coup, politiquement, on coupe dans la «bureaucratie» et on fait des compressions de personnel public. Lucien Bouchard l’a fait. Jean Charest l’a fait. Stephen Harper le fait et le fera encore sous peu. François Legault, sans le dire, tient un discours similaire, qui mènera probablement aux mêmes actions s’il parvient au pouvoir.

Stop! Une petite question bête, que peu de gens se posent en général. Ça fait quoi, un «bureaucrate»?

Hm, c’est vrai, quel est l’effet quand on retire des milliers de fonctionnaires du système public, ou quand on coupe leur salaire? Ça donne une pénurie persistante de médecins et d’infirmières, par exemple.  Ça donne 30% de départs de jeunes enseignants dans les premières années d’exercice de leur profession. Ça donne un ministère des Transports castré et menotté, qui doit regarder passivement son budget se faire dévaliser par un secteur privé qui en mène large. Ça donne un tas de législations sur nos ressources naturelles, comme la gestion des bassins versants, qui sont jolies sur papier mais ne font pas grand chose en réalité, parce qu’on a une poignée d’inspecteurs pour couvrir toute la province et même pas de budget qui vient avec. Ça donne, à tous les niveaux, une expertise scientifique qui disparaît à vitesse grand V pour conseiller le gouvernement sur une foule de dossiers importants: salubrité alimentaire, sécurité nucléaire, changements climatiques, contrôle des médicaments qu’on vous vend…

Vous savez la meilleure dans tout ça? Tous ces effets-là ne se manifestent que des années après les compressions de personnel ou les réductions de salaire. Alors le gouvernement peut à court terme récolter l’image du bon gestionnaire. C’est son successeur qui se retrouvera avec un État en déroute.

Rien ne se fait tout seul. Quand vous demandez à l’État de renoncer à ses facultés de contrôle, d’inspection, d’expertise et de direction, voire d’exécution comme dans le domaine de la santé, vous donnez carte blanche à tous les autres acteurs de s’organiser comme ils veulent. Quelques uns l’ont bien compris dans le domaine de la construction. Voyez, ils déposent des projets qu’ils ont monté eux-mêmes, sur la base d’inspections qu’ils ont réalisées eux-mêmes, sous la supervision de firmes sous-traitées par un ministère incapable de le faire de façon autonome. Que voulez-vous, on leur a donné carte blanche avec un grand sourire. Nos ingénieurs du ministère coûtent cher… Engagez-les donc, on sous-traitera avec vous quand on aura besoin d’eux. Je vous laisse vous imaginer à quel point on a finalement économisé en coupant des postes d’ingénieurs publics, ou en réduisant leurs salaires.

Les gens oublient vite que derrière les colonnes de chiffre du gouvernement et le nombre d’employés de chaque ministère, un travail réel s’accomplit. L’État n’agit pas par miracle, même si la population semble souvent se le figurer. La sous-traitance est désormais trop utilisée, dépassant largement les avantages que peuvent avoir un tel principe, quand on ne laisse carrément pas tomber des étapes moins «visibles» dans le contrôle de qualité. Il faut des ingénieurs, des inspecteurs, des scientifiques. C’est vrai que tout ce monde-là n’a l’air que de remplir des papiers et des rapports. Demandez-vous seulement ce qu’il y a sur ces pages. Des indices: des informations relatives à la sécurité, au juste coût, à la durabilité, à la qualité, à la protection de l’environnement…

Question de priorités, j’imagine.

 

Pouvoir les régions

Les régions n’ont pas la chance, à l’instar des provinces ou des municipalités, de disposer d’une instance décisionnelle clairement définie et gérant l’ensemble des pouvoirs relatifs au développement régional. À l’heure actuelle, les domaines d’intervention sont régis par un grand nombre d’entités, de programmes et d’ententes, que j’avoue ne pas moi-même connaître toutes. Conférence régionale des élus, municipalités régionales de comté, agences régionales de la santé et des services sociaux, commissions scolaires (dotées elles-mêmes d’une démocratie dysfonctionnelle), ministères, agences gouvernementales, points de services, pactes divers, ententes administratives: il n’est pas suprenant qu’il soit si difficile, sans entité de coordination régionale claire, de définir et mettre en oeuvre une vision de développement efficace dans une région.

J’ai posé hier l’hypothèse d’un conseil régional institué pour chaque région administrative et constitué uniquement d’élus directs (plus un ou des représentants des Premières nations, choisis selon leur bonne volonté). Mais que ferait au juste ce conseil? À mon avis, il pourrait regrouper nombre de compétences actuellement disséminées à droite et à gauche.

Prenons l’exemple des commissions scolaires. Bénéficiant d’un petit pouvoir de taxation, elles sont souvent décriées pour leur trop grande bureaucratisation et leur déficit démocratique, les taux de participation tournant généralement autour de 5% pour le choix des commissaires. À Saguenay, je peux également constater des situations absurdes provoquées par le découpage parfois étrange du territoire des commissions scolaires: notre ville est partagée entre deux d’entre elles, ce qui n’a pas été sans créer au fil du temps des situations bizarres le long de la frontière parfaitement artificielles existant aujourd’hui entre deux quartiers.

Les gens qui pensent à l’abolition des commissions scolaires songent le plus souvent à transférer leurs responsabilités aux municipalités ou aux écoles. Une telle approche générerait cependant aussi son lot de bizarreries, comme au Bas-Saguenay où nombre d’enfants de villages doivent se rendre à Chicoutimi-nord pour fréquenter l’école secondaire. Ce qui m’apparaît nécessaire, c’est plutôt un élargissement du territoire administré. Pourquoi ne pas le faire à l’échelle régionale?

Il y a quatre commissions scolaires au Saguenay-Lac-St-Jean. Si on transférait à un conseil régional la responsabilité d’administrer le transport scolaire et de répartir le personnel et la clientèle, on pourrait certainement en arriver à des économies d’échelle tout en permettant une planification régionale dictée par autre chose que des frontières tracées arbitrairement entre deux villages ou deux quartiers. Des initiatives comme celle du conseil régional de prévention de l’abandon scolaire (CRÉPAS), ayant permis dans notre région de grandement diminuer le décrochage, auraient également la possibilité de se réaliser avec un interlocuteur unique aux niveaux primaires et secondaires, permettant ainsi une plus grande efficacité des interventions.

Le conseil régional pourrait également prendre en charge les taches des agences régionales de la santé et des services sociaux ou des bureaux régionaux de service du ministère des ressources naturelles et de la faune. En matière de développement économique régional, de lutte à la décroissance démographique, de transports collectifs, de gestion intégrée des déchets, d’enjeux régionaux de santé et d’éducation, de développement des créneaux d’excellence définis par l’actuel programme ACCORD, de gestion des ressources naturelles, de protection de l’environnement et bien d’autres encore, le conseil régional aurait un rôle à jouer.

En bref, le conseil régional prendrait en charge tout ce qu’il convient de gérer à l’échelle régionale. Les ministères à Québec en feraient leur interlocuteur privilégié, tout comme quiconque ayant un projet à lancer dans une région. En coordonnant ainsi plusieurs pouvoirs, le conseil régional aurait en outre la marge de manoeuvre requise pour se concentrer sur les problèmes les plus importants pour la région. Plus intéressantt encore, il pourrait créer ou moduler des programmes publics au gré des besoins sur le terrain. Il n’est pas exclut que ce faisant, on réussisse à réaliser des économies.

Chaque région pourrait décider de ce qui est plus ou moins important et canaliser l’argent dont elle dispose en fonction de ses besoins. L’Outaouais pourrait se concentrer sur la rétention de ses médecins. La Côte-Nord pourrait renégocier à sa satisfaction ses relations avec les entreprises minières. Les régions de la rive nord de Montréal pourraient s’attaquer de front au décrochage scolaire. Après quelques temps, parions que nous pourrions laisser tomber les crédits d’impôts incitatifs et les mesure de soutien aux régions. Surtout, c’est de cette manière que nos régions pourront pleinement se prendre en main.

 

Refiler au suivant

Donner au suivant est un concept altruiste intéressant qu’à peu près tout le monde connaît maintenant. Altruiste, oui, quand bien sûr ce qu’on donne est un service sans espoir de contrepartie. Si ce qu’on offre, c’est un problème, c’est une toute autre affaire…

Nous aimons beaucoup au Québec « refiler » au suivant. On a longtemps refilé la facture des frais d’études aux suivants avec les politiques de gel. On n’a de cesse de refiler la dette aux générations futures avec des politiques publiques parfois douteuses. On leur refilera par le fait même un environnement déprécié par des décennies d’exploitation mal contrôlée. Et quarante ans de négligence ont refilé jusqu’ici, et plus tard encore, des infrastructures qui tombent en ruine.

Les problèmes d’infrastructures de Montréal sont bien connus. Mais à Saguenay, nous en vivons aussi notre lot. Le pont Dubuc, pont « moderne », constitue le lien vital entre l’arrondissement Chicoutimi et toute la partie nord de la ville de Saguenay. Il existe certes d’autres ponts enjambant le Saguenay, à la hauteur de l’ancienne ville de Shipshaw, mais il s’agit de voies secondaires assez éloignées du gros de la population et n’ayant pas été conçues pour accueillir un gros volume de circulation. Le pont Dubuc, construit en 1972, souffre d’un déficit d’entretien. De plus en plus fréquemment, des ingénieurs et des citoyens s’interrogent sur l’état graduellement plus préoccupant de l’infrastructure vieillissante dans le journal Le Quotidien. C’est sans compter qu’au moindre accrochage sur le pont, toute circulation entre les rives nord et sud sont paralysées des heures durant, parfois. Lorsque cela se produit, toute la rive nord est à risque d’être privée de services ambulanciers d’urgence…

Tout le transport lourd en provenance de la Côte-Nord ou s’y dirigeant et désirant éviter le traversier de Tadoussac et les routes cahoteuses de Charlevoix pour emprunter la nouvelle route 175 dans la Réserve faunique des Laurentides passe sur ce pont. La chaussée se ressent durement du passage répété de ces véhicules massifs. Et on commence à se dire que les piliers bétonnés du pont, lentement grugés par le gel et le courant, ne dureront pas éternellement.

L’idée de construire un second pont revient périodiquement dans l’actualité, avec son lot de partisans et d’opposants. Mais qu’on en vienne à cette solution ou non, les déficiences d’entretien sont inacceptables. L’ingénieur du MTQ à la retraite Claude Collard souligne dans le journal de ce matin que des travaux majeurs devraient être faits, résultats d’années de reports, de refilage au suivant. Et il ajoute au passage que le plus souvent, de telles réfections ne sont pas payantes politiquement (retards, bouchons, inévitables délais), ce qui fait que l’on reporte ad nauseam les travaux. Qu’on ne vienne pas s’étonner, ensuite, que le suivant à qui on a refilé les travaux à faire reçoive un viaduc sur la tête.

L’être humain a une tendance fondamentale à être négligeant sur l’instant et à ne réagir que lorsqu’une crise se produit. C’est vrai pour les infrastructures, mais aussi pour l’environnement, la dette, même en santé! Et si les gens vivent plus tranquilles en laissant tomber la prévention sur l’instant, ceux qui plus tard auront à gérer la crise en question paieront un prix qu’ils n’ont ni mérité, ni souvent les moyens de payer facilement. La paralysie du Québec que l’on perçoit à l’heure actuelle n’est peut-être pas étrangère à ces années de négligence. Et ce sera à nous, ou pire, aux générations futures, de recoller les morceaux et d’enterrer les morts. Car oui, des gens meurent à cause de ces mauvaises décisions.

L’État est censé être le garant de la responsabilité collective. Là où un individu aurait tendance à refiler au suivant, le gouvernement doit toujours se souvenir qu’il a le devoir de prévoir et de prévenir. Qu’importe le prix politique, il serait temps que nous apprenions de nos erreurs. Tout parti sérieux devrait s’engager à ne plus laisser les choses se dégrader en attendant la génération à venir. Ça aussi, ça fait partie du développement durable…