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Archives de Catégorie: Éducation

Cartes blanches

Mettons tout de suite quelque chose au clair. Je ne pense pas que l’atteinte d’un équilibre budgétaire soit une chose superflue, bien au contraire. Bien des maux actuels seraient inexistants si on avait appliqué l’intégralité des principes keynésiens pendant qu’on construisait l’État-providence, en ne dépensant davantage que nos revenus publics qu’en période de récession, pour ensuite sagement rembourser la dette accumulée dès que l’orage était passé. On ne l’a pas fait. Alors on traîne aujourd’hui une dette qu’il faudra, oui, rembourser tôt ou tard. Au moins en partie.

La voie populiste consiste à accuser la bureaucratie. Cette ritournelle nous pleut dessus encore quotidiennement. C’est facile d’accuser un «bureaucrate»: c’est anonyme, froid, les gens en ont une image négative et associent le mot à inutilité, tracasserie, lourdeur, gaspillage. On se gardera bien de vous rappeler qu’il existe un niveau optimal de bureaucratisation, au-delà et en-deçà duquel la productivité et l’efficacité d’une organisation chutent.

Alors, quand on veut frapper un grand coup, politiquement, on coupe dans la «bureaucratie» et on fait des compressions de personnel public. Lucien Bouchard l’a fait. Jean Charest l’a fait. Stephen Harper le fait et le fera encore sous peu. François Legault, sans le dire, tient un discours similaire, qui mènera probablement aux mêmes actions s’il parvient au pouvoir.

Stop! Une petite question bête, que peu de gens se posent en général. Ça fait quoi, un «bureaucrate»?

Hm, c’est vrai, quel est l’effet quand on retire des milliers de fonctionnaires du système public, ou quand on coupe leur salaire? Ça donne une pénurie persistante de médecins et d’infirmières, par exemple.  Ça donne 30% de départs de jeunes enseignants dans les premières années d’exercice de leur profession. Ça donne un ministère des Transports castré et menotté, qui doit regarder passivement son budget se faire dévaliser par un secteur privé qui en mène large. Ça donne un tas de législations sur nos ressources naturelles, comme la gestion des bassins versants, qui sont jolies sur papier mais ne font pas grand chose en réalité, parce qu’on a une poignée d’inspecteurs pour couvrir toute la province et même pas de budget qui vient avec. Ça donne, à tous les niveaux, une expertise scientifique qui disparaît à vitesse grand V pour conseiller le gouvernement sur une foule de dossiers importants: salubrité alimentaire, sécurité nucléaire, changements climatiques, contrôle des médicaments qu’on vous vend…

Vous savez la meilleure dans tout ça? Tous ces effets-là ne se manifestent que des années après les compressions de personnel ou les réductions de salaire. Alors le gouvernement peut à court terme récolter l’image du bon gestionnaire. C’est son successeur qui se retrouvera avec un État en déroute.

Rien ne se fait tout seul. Quand vous demandez à l’État de renoncer à ses facultés de contrôle, d’inspection, d’expertise et de direction, voire d’exécution comme dans le domaine de la santé, vous donnez carte blanche à tous les autres acteurs de s’organiser comme ils veulent. Quelques uns l’ont bien compris dans le domaine de la construction. Voyez, ils déposent des projets qu’ils ont monté eux-mêmes, sur la base d’inspections qu’ils ont réalisées eux-mêmes, sous la supervision de firmes sous-traitées par un ministère incapable de le faire de façon autonome. Que voulez-vous, on leur a donné carte blanche avec un grand sourire. Nos ingénieurs du ministère coûtent cher… Engagez-les donc, on sous-traitera avec vous quand on aura besoin d’eux. Je vous laisse vous imaginer à quel point on a finalement économisé en coupant des postes d’ingénieurs publics, ou en réduisant leurs salaires.

Les gens oublient vite que derrière les colonnes de chiffre du gouvernement et le nombre d’employés de chaque ministère, un travail réel s’accomplit. L’État n’agit pas par miracle, même si la population semble souvent se le figurer. La sous-traitance est désormais trop utilisée, dépassant largement les avantages que peuvent avoir un tel principe, quand on ne laisse carrément pas tomber des étapes moins «visibles» dans le contrôle de qualité. Il faut des ingénieurs, des inspecteurs, des scientifiques. C’est vrai que tout ce monde-là n’a l’air que de remplir des papiers et des rapports. Demandez-vous seulement ce qu’il y a sur ces pages. Des indices: des informations relatives à la sécurité, au juste coût, à la durabilité, à la qualité, à la protection de l’environnement…

Question de priorités, j’imagine.

 

Pouvoir les régions

Les régions n’ont pas la chance, à l’instar des provinces ou des municipalités, de disposer d’une instance décisionnelle clairement définie et gérant l’ensemble des pouvoirs relatifs au développement régional. À l’heure actuelle, les domaines d’intervention sont régis par un grand nombre d’entités, de programmes et d’ententes, que j’avoue ne pas moi-même connaître toutes. Conférence régionale des élus, municipalités régionales de comté, agences régionales de la santé et des services sociaux, commissions scolaires (dotées elles-mêmes d’une démocratie dysfonctionnelle), ministères, agences gouvernementales, points de services, pactes divers, ententes administratives: il n’est pas suprenant qu’il soit si difficile, sans entité de coordination régionale claire, de définir et mettre en oeuvre une vision de développement efficace dans une région.

J’ai posé hier l’hypothèse d’un conseil régional institué pour chaque région administrative et constitué uniquement d’élus directs (plus un ou des représentants des Premières nations, choisis selon leur bonne volonté). Mais que ferait au juste ce conseil? À mon avis, il pourrait regrouper nombre de compétences actuellement disséminées à droite et à gauche.

Prenons l’exemple des commissions scolaires. Bénéficiant d’un petit pouvoir de taxation, elles sont souvent décriées pour leur trop grande bureaucratisation et leur déficit démocratique, les taux de participation tournant généralement autour de 5% pour le choix des commissaires. À Saguenay, je peux également constater des situations absurdes provoquées par le découpage parfois étrange du territoire des commissions scolaires: notre ville est partagée entre deux d’entre elles, ce qui n’a pas été sans créer au fil du temps des situations bizarres le long de la frontière parfaitement artificielles existant aujourd’hui entre deux quartiers.

Les gens qui pensent à l’abolition des commissions scolaires songent le plus souvent à transférer leurs responsabilités aux municipalités ou aux écoles. Une telle approche générerait cependant aussi son lot de bizarreries, comme au Bas-Saguenay où nombre d’enfants de villages doivent se rendre à Chicoutimi-nord pour fréquenter l’école secondaire. Ce qui m’apparaît nécessaire, c’est plutôt un élargissement du territoire administré. Pourquoi ne pas le faire à l’échelle régionale?

Il y a quatre commissions scolaires au Saguenay-Lac-St-Jean. Si on transférait à un conseil régional la responsabilité d’administrer le transport scolaire et de répartir le personnel et la clientèle, on pourrait certainement en arriver à des économies d’échelle tout en permettant une planification régionale dictée par autre chose que des frontières tracées arbitrairement entre deux villages ou deux quartiers. Des initiatives comme celle du conseil régional de prévention de l’abandon scolaire (CRÉPAS), ayant permis dans notre région de grandement diminuer le décrochage, auraient également la possibilité de se réaliser avec un interlocuteur unique aux niveaux primaires et secondaires, permettant ainsi une plus grande efficacité des interventions.

Le conseil régional pourrait également prendre en charge les taches des agences régionales de la santé et des services sociaux ou des bureaux régionaux de service du ministère des ressources naturelles et de la faune. En matière de développement économique régional, de lutte à la décroissance démographique, de transports collectifs, de gestion intégrée des déchets, d’enjeux régionaux de santé et d’éducation, de développement des créneaux d’excellence définis par l’actuel programme ACCORD, de gestion des ressources naturelles, de protection de l’environnement et bien d’autres encore, le conseil régional aurait un rôle à jouer.

En bref, le conseil régional prendrait en charge tout ce qu’il convient de gérer à l’échelle régionale. Les ministères à Québec en feraient leur interlocuteur privilégié, tout comme quiconque ayant un projet à lancer dans une région. En coordonnant ainsi plusieurs pouvoirs, le conseil régional aurait en outre la marge de manoeuvre requise pour se concentrer sur les problèmes les plus importants pour la région. Plus intéressantt encore, il pourrait créer ou moduler des programmes publics au gré des besoins sur le terrain. Il n’est pas exclut que ce faisant, on réussisse à réaliser des économies.

Chaque région pourrait décider de ce qui est plus ou moins important et canaliser l’argent dont elle dispose en fonction de ses besoins. L’Outaouais pourrait se concentrer sur la rétention de ses médecins. La Côte-Nord pourrait renégocier à sa satisfaction ses relations avec les entreprises minières. Les régions de la rive nord de Montréal pourraient s’attaquer de front au décrochage scolaire. Après quelques temps, parions que nous pourrions laisser tomber les crédits d’impôts incitatifs et les mesure de soutien aux régions. Surtout, c’est de cette manière que nos régions pourront pleinement se prendre en main.

 

L’automne chaud des étudiants

Ça y est: les associations étudiantes du Québec se prennent à rêver de rééditer l’exploit de 2005. Leur mobilisation avait permis de faire reculer le gouvernement Charest relativement à son projet de rehausser le plafond des prêts, ce qui avait pour effet de couper dans les bourses et donc d’augmenter l’endettement. Aujourd’hui, le débat est différent. Il porte sur une augmentation des frais de scolarité eux-mêmes, qui augmenteront de 325$ par année, cumulativement, de 2012 à 2017.

Les modifications d’ordre financier à notre régime scolaire sont toujours un dossier épineux. C’est en fait un curieux mélange d’une myriade de facteurs et d’intervenants: avis très « mathématique » d’économistes (qui cache néanmoins parfois un biais idéologique certain), démonstrations coup-de-poing et pas toujours très réfléchies (du moins en apparence) des mouvements étudiants, diversité des situations des étudiants (certains très pauvres, d’autres au travail, d’autres encore avec des parents généreux ou une situation financière très enviable), voire conception de l’éducation elle-même (dépense? droit? investissement?) et de ses retombées pour la société. Dans tout ce fouillis, il est très difficile de s’y retrouver sans avoir vite l’impression d’être trop ignorant pour en arriver à une conclusion lucide.

J’avais voulu aborder ce billet avec une démonstration mathématique, en prenant les frais de scolarité des années 1970 et en y appliquant le taux d’inflation, pour avoir une base comparative avec les hausses proposées. Mais comme le soulignait ici un autre blogueur, Louis Préfontaine, cela ne nous dit pas davantage si les frais imposés à l’époque étaient, en eux-mêmes, justes… Alors?

D’abord, j’ose avancer qu’on ne trouvera jamais de solution « idéale », qui conviendrait à la majorité et ne laisserait personne derrière. La perfection doit être recherchée, mais ne peut être atteinte. Je conçois aussi qu’on se fera un malin plaisir, avec ce que je vais exposer plus bas, de me faire remarquer que ma position n’est pas « à gauche », et de là qu’on se lancera dans un débat d’étiquettes. Je réponds que je n’aime pas beaucoup cette conception « pré-emballée » de la gauche, ni d’aucune étiquette du reste. Je recherche ici simplement une solution qui soit juste pour le plus grand nombre, qui maintienne l’accessibilité aux études pour les étudiants les moins bien nantis tout en assurant un financement adéquat de notre système d’éducation.

Le gouvernement libéral a décidé, dans le dernier budget, de procéder à une hausse plus que substantielle des frais de scolarité. Il a assorti cette mesure de l’engagement de faire suivre le programme des prêts et bourses. Il est dommage que le PLQ ait choisi cette voie, qui ne fait que prolonger le problème des frais de scolarité au Québec. Le principe actuel de paiement de frais et de remboursement de prêts est déficient, peu flexible et inéquitable. Il ne tient pas compte de la réalité des étudiants. En effet, il force un étudiant à s’endetter alors même qu’il doit consacrer l’essentiel de son temps à une activité qui ne lui apporte aucune rémunération. Ces dettes génèrent de l’intérêt, que l’étudiant ou l’État auront tôt ou tard à rembourser. De plus, cette façon de procéder ne tient aucun compte de la variabilité des situations des étudiants, tant pendant qu’après les études. Que faire en effet si le salaire escompté, une fois sur le marché du travail, est plus faible que prévu? Il faudra quand même bien rembourser les prêts scolaires!

Une politique de gel ou de gratuité, comme le souhaitent certaines associations étudiantes et d’autres intervenants, est tout aussi injuste. Subvention déguisée aux étudiants les plus fortunés, elle fait l’impasse sur les bénéfices que retirent les étudiants à titre individuel de leurs études. Généralement (et il y a bien sûr des exceptions), une personne fréquentant l’université aura un salaire et une qualité de vie supérieurs à la moyenne. Leur payer l’intégralité de leurs frais, ou les faire graduellement diminuer (un gel fait en pratique diminuer les frais d’année en année en raison de l’inflation) devient une « taxe sur la non-étude ». Les gens ne désirant ou ne pouvant pas faire d’éducation supérieure, pour des raisons non-monétaires (motivation, situation personnelle, capacités, intérêts), se verraient implicitement forcées de payer pour permettre aux autres de bénéficier, à titre personnel, des avantages de l’éducation. On est très loin de la justice sociale.

Une approche équilibrée consiste à dire que la société, tout comme l’étudiant, retireront chacun un certain avantage de la décision dudit étudiant de se scolariser. Un diplômé apporte son expertise et son savoir au développement collectif. Dès lors, la collectivité (par le biais de l’État) se doit de reconnaître qu’elle a une partie de cet investissement à débourser. De même, l’étudiant et futur professionnel doit reconnaître que ses études le serviront à titre individuel, et doit donc assumer lui aussi sa part de l’investissement. La proportion de la contribution État versus individu est une question plus mathématique qu’autre chose. Des gens plus calés que moi pourraient la calculer.

Les associations étudiantes soulignent qu’une augmentation des frais devient une barrière aux études pour les moins fortunés. C’est une constatation valable, qui pose un frein inacceptable à la mobilité sociale. Sans gel ni gratuité, quelle option reste-t-il? Elle s’appelle l’impôt post-universitaire. Il s’agit d’imposer des frais minimaux à l’étudiant au moment où il est financièrement le plus vulnérable, à savoir pendant ses études. Une fois celles-ci terminées, l’étudiant rembourse, via son rapport d’impôt, ses frais de scolarité proportionnellement à son revenu. On a ici une formule qui impose une contrainte minimale à l’entrée à l’université et un remboursement des frais adapté à la situation financière de l’étudiant diplômé entré sur le marché du travail. Si la mesure est correctement mise en place, après quelques années, les professionnels sur le marché du travail paieront par le biais de leurs impôts pour les frais encourus par les étudiants du moment, éliminant tant pour l’État que pour les particuliers le fardeau supplémentaire des intérêts sur la dette scolaire.

Si (et seulement si!) une telle formule était adoptée, l’abolition de la tarification uniforme selon les programmes devient valable. Un médecin ou un pharmacien suivent des études plus coûteuses, qui mènent le plus souvent à des emplois bien mieux rémunérés. Dans la mesure où ils ne remboursent leurs frais qu’une fois qu’ils reçoivent un salaire, il n’existe plus aucune raison de ne pas leur faire payer plus cher qu’un étudiant en philosophie ou en sociologie, dont les frais de formation sont bien moindres. Pour maintenir une accessibilité uniforme, il suffit de maintenir les frais facturés pendant les études à un seuil unique et faible, par exemple 250 ou 500$ par session.

Il ne resterait, dans un tel cas de figure, qu’à établir la proportion de financement État/étudiant qui soit juste et équitable. L’impôt post-universitaire est une solution flexible, humaine et juste, mais elle a un gros défaut: elle fait un très mauvais slogan de manifestation étudiante… Quant au gouvernement, même si sa propre aile jeunesse lui a fait la suggestion intelligeamment par le passé, il a préféré l’oublier pour des raisons obscures. C’est regrettable, et il est à espérer qu’il révisera sa position. L’automne sera peut-être chaud, maisne serait-il pas bon de garder la tête froide et de voir au-delà des positions traditionnelles?