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Archives de Catégorie: Frais de scolarité

L’automne chaud des étudiants

Ça y est: les associations étudiantes du Québec se prennent à rêver de rééditer l’exploit de 2005. Leur mobilisation avait permis de faire reculer le gouvernement Charest relativement à son projet de rehausser le plafond des prêts, ce qui avait pour effet de couper dans les bourses et donc d’augmenter l’endettement. Aujourd’hui, le débat est différent. Il porte sur une augmentation des frais de scolarité eux-mêmes, qui augmenteront de 325$ par année, cumulativement, de 2012 à 2017.

Les modifications d’ordre financier à notre régime scolaire sont toujours un dossier épineux. C’est en fait un curieux mélange d’une myriade de facteurs et d’intervenants: avis très « mathématique » d’économistes (qui cache néanmoins parfois un biais idéologique certain), démonstrations coup-de-poing et pas toujours très réfléchies (du moins en apparence) des mouvements étudiants, diversité des situations des étudiants (certains très pauvres, d’autres au travail, d’autres encore avec des parents généreux ou une situation financière très enviable), voire conception de l’éducation elle-même (dépense? droit? investissement?) et de ses retombées pour la société. Dans tout ce fouillis, il est très difficile de s’y retrouver sans avoir vite l’impression d’être trop ignorant pour en arriver à une conclusion lucide.

J’avais voulu aborder ce billet avec une démonstration mathématique, en prenant les frais de scolarité des années 1970 et en y appliquant le taux d’inflation, pour avoir une base comparative avec les hausses proposées. Mais comme le soulignait ici un autre blogueur, Louis Préfontaine, cela ne nous dit pas davantage si les frais imposés à l’époque étaient, en eux-mêmes, justes… Alors?

D’abord, j’ose avancer qu’on ne trouvera jamais de solution « idéale », qui conviendrait à la majorité et ne laisserait personne derrière. La perfection doit être recherchée, mais ne peut être atteinte. Je conçois aussi qu’on se fera un malin plaisir, avec ce que je vais exposer plus bas, de me faire remarquer que ma position n’est pas « à gauche », et de là qu’on se lancera dans un débat d’étiquettes. Je réponds que je n’aime pas beaucoup cette conception « pré-emballée » de la gauche, ni d’aucune étiquette du reste. Je recherche ici simplement une solution qui soit juste pour le plus grand nombre, qui maintienne l’accessibilité aux études pour les étudiants les moins bien nantis tout en assurant un financement adéquat de notre système d’éducation.

Le gouvernement libéral a décidé, dans le dernier budget, de procéder à une hausse plus que substantielle des frais de scolarité. Il a assorti cette mesure de l’engagement de faire suivre le programme des prêts et bourses. Il est dommage que le PLQ ait choisi cette voie, qui ne fait que prolonger le problème des frais de scolarité au Québec. Le principe actuel de paiement de frais et de remboursement de prêts est déficient, peu flexible et inéquitable. Il ne tient pas compte de la réalité des étudiants. En effet, il force un étudiant à s’endetter alors même qu’il doit consacrer l’essentiel de son temps à une activité qui ne lui apporte aucune rémunération. Ces dettes génèrent de l’intérêt, que l’étudiant ou l’État auront tôt ou tard à rembourser. De plus, cette façon de procéder ne tient aucun compte de la variabilité des situations des étudiants, tant pendant qu’après les études. Que faire en effet si le salaire escompté, une fois sur le marché du travail, est plus faible que prévu? Il faudra quand même bien rembourser les prêts scolaires!

Une politique de gel ou de gratuité, comme le souhaitent certaines associations étudiantes et d’autres intervenants, est tout aussi injuste. Subvention déguisée aux étudiants les plus fortunés, elle fait l’impasse sur les bénéfices que retirent les étudiants à titre individuel de leurs études. Généralement (et il y a bien sûr des exceptions), une personne fréquentant l’université aura un salaire et une qualité de vie supérieurs à la moyenne. Leur payer l’intégralité de leurs frais, ou les faire graduellement diminuer (un gel fait en pratique diminuer les frais d’année en année en raison de l’inflation) devient une « taxe sur la non-étude ». Les gens ne désirant ou ne pouvant pas faire d’éducation supérieure, pour des raisons non-monétaires (motivation, situation personnelle, capacités, intérêts), se verraient implicitement forcées de payer pour permettre aux autres de bénéficier, à titre personnel, des avantages de l’éducation. On est très loin de la justice sociale.

Une approche équilibrée consiste à dire que la société, tout comme l’étudiant, retireront chacun un certain avantage de la décision dudit étudiant de se scolariser. Un diplômé apporte son expertise et son savoir au développement collectif. Dès lors, la collectivité (par le biais de l’État) se doit de reconnaître qu’elle a une partie de cet investissement à débourser. De même, l’étudiant et futur professionnel doit reconnaître que ses études le serviront à titre individuel, et doit donc assumer lui aussi sa part de l’investissement. La proportion de la contribution État versus individu est une question plus mathématique qu’autre chose. Des gens plus calés que moi pourraient la calculer.

Les associations étudiantes soulignent qu’une augmentation des frais devient une barrière aux études pour les moins fortunés. C’est une constatation valable, qui pose un frein inacceptable à la mobilité sociale. Sans gel ni gratuité, quelle option reste-t-il? Elle s’appelle l’impôt post-universitaire. Il s’agit d’imposer des frais minimaux à l’étudiant au moment où il est financièrement le plus vulnérable, à savoir pendant ses études. Une fois celles-ci terminées, l’étudiant rembourse, via son rapport d’impôt, ses frais de scolarité proportionnellement à son revenu. On a ici une formule qui impose une contrainte minimale à l’entrée à l’université et un remboursement des frais adapté à la situation financière de l’étudiant diplômé entré sur le marché du travail. Si la mesure est correctement mise en place, après quelques années, les professionnels sur le marché du travail paieront par le biais de leurs impôts pour les frais encourus par les étudiants du moment, éliminant tant pour l’État que pour les particuliers le fardeau supplémentaire des intérêts sur la dette scolaire.

Si (et seulement si!) une telle formule était adoptée, l’abolition de la tarification uniforme selon les programmes devient valable. Un médecin ou un pharmacien suivent des études plus coûteuses, qui mènent le plus souvent à des emplois bien mieux rémunérés. Dans la mesure où ils ne remboursent leurs frais qu’une fois qu’ils reçoivent un salaire, il n’existe plus aucune raison de ne pas leur faire payer plus cher qu’un étudiant en philosophie ou en sociologie, dont les frais de formation sont bien moindres. Pour maintenir une accessibilité uniforme, il suffit de maintenir les frais facturés pendant les études à un seuil unique et faible, par exemple 250 ou 500$ par session.

Il ne resterait, dans un tel cas de figure, qu’à établir la proportion de financement État/étudiant qui soit juste et équitable. L’impôt post-universitaire est une solution flexible, humaine et juste, mais elle a un gros défaut: elle fait un très mauvais slogan de manifestation étudiante… Quant au gouvernement, même si sa propre aile jeunesse lui a fait la suggestion intelligeamment par le passé, il a préféré l’oublier pour des raisons obscures. C’est regrettable, et il est à espérer qu’il révisera sa position. L’automne sera peut-être chaud, maisne serait-il pas bon de garder la tête froide et de voir au-delà des positions traditionnelles?

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