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Archives de Catégorie: Régions et régionalisme

En quête d’une famille

Vous l’aurez appris dans les médias, ou encore je vous l’apprendrai à l’instant. Je fais partie d’un groupe de citoyens partageant ma recherche d’une nouvelle alternative politique ayant décidé de lancer un projet de fondation de parti politique provincial. Ce parti, centré sur quatre valeurs, réponds à la manière dont je me décris depuis le début sur ce blogue: progressiste, fédéraliste, régionaliste et écologiste.

Si ce projet devient réalité, je ne serai plus un orphelin politique, et mon vote sera libre de s’exprimer avec fierté aux prochaines élections. Ce blogue, qui n’aura duré qu’un temps, devient donc obsolète et ne sera plus alimenté.

Merci à ceux qui m’ont suivi pendant cette nouvelle partie de mon aventure. Sachez-le, le lancement d’une nouvelle formation demande beaucoup de travail et une certaine abnégation (malgré ce qu’on en pense). Je ne sais pas où le chemin nous mènera pour la suite, mais je suis impatient de le savoir. Souhaitez-nous donc bonne chance.

Chers citoyens du Québec, au plaisir.

 

Développement, vraiment?

Un projet à long terme: c’est bien ce qu’est censé être le Plan Nord. J’ai déjà dit, et je crois toujours, que ce projet a beaucoup de potentiel. Encore faut-il qu’il soit bien mené.

Jean Charest fait ces derniers temps des tournées internationales pour vendre le Plan Nord aux investisseurs étrangers. L’expression n’est pas naïve : vendre le Plan Nord. Ce projet, qui représente une occasion rare de mettre en pratique les préceptes du développement durable, semble pour l’instant essentiellement concentré sur le développement économique à la vieille mode.

L’Actualité présentait dans sa dernière édition un dossier dont je recommande chaudement la lecture au sujet des effets du boom minier sur la Côte-Nord. En parcourant certains passages, il est difficile de dissiper cette impression qu’on est en train de répéter le scénario des années 40 et 50 dans la région. Les mines poussent comme des champignons, à grands renforts de développement portuaire, de nouvelles routes et de quartiers temporaires ou permanents. Mais un développement aussi fulgurant ne se fait pas sans peine. Le prix du logement explose, les emplois des services de base (serveuses, pompistes, etc.) ne trouvent plus preneur faute de salaire attrayant et les municipalités crient au secours, incapables de faire suivre leurs services municipaux. Bref, on est bien content de voir que les villes et villages de la Côte-Nord font de nouveau l’objet d’attention et de développement… Mais on garde ce sentiment que tout va vite, trop vite, et qu’on ne pense pas à la suite des choses. On vend le nord plus qu’on ne le développe réellement, au sens durable du terme.

Keynes prêchait l’intervention du gouvernement en cycle économique défavorable pour relancer l’économie et ajoutait qu’on devait profiter des belles années pour rembourser ces dépenses supplémentaires. Tout comme l’économie, le prix des ressources naturelles fluctue de manière cyclique et parfois imprévisible. Le prix du fer et des autres métaux atteint aujourd’hui des sommets, c’est vrai. Mais qu’en sera-t-il dans 10 ou 20 ans? La Côte-Nord et les autres régions du Québec seront-elles encore aux prises avec cette morosité qui les gangrénait jusqu’à assez récemment? Il faudrait donc écouter la sagesse de Keynes et profiter de la manne pour parer les coups du sort à venir plus tard.
Si le taux des redevances imposées aux compagnies minières fait débat, la destinée de ces redevances devrait faire l’objet d’autant d’attention. Ne serait-il pas juste et naturel d’en confier une partie conséquente aux autorités locales et régionales des régions bénéficiant du développement minier, en vue de constituer des fonds patrimoniaux? Les compagnies minières, à moins qu’on ne les y contraigne, ne verront à rien d’autre qu’à leurs besoins immédiats. Les communautés et le gouvernement devront s’arranger pour prendre en charge les aspects du développement qui seront délaissés par ces entreprises, surtout à long terme. Et je ne le dirai jamais assez : les habitants d’une région sont les mieux placés pour prendre les choses en main. Il ne leur manque que les moyens de le faire.

La campagne électorale qui s’ouvre en Saskatchewan met en lumière un enjeu électoral qui pourrait nous inspirer. Le NPD de cette province propose de créer un fond à partir des redevances sur l’exploitation des ressources non-renouvelables, afin de ne pas se retrouver les mains vides quand la potasse ou l’uranium auront disparu du sous-sol… Qu’attendons-nous pour y penser, nous aussi?

 

De chambres et de régions

Pauline Marois parle ces jours-ci de la proposition du Parti québécois de créer une Chambre des régions. Je ne peux que saluer l’initiative, ayant déjà moi-même tenté de proposer cette mesure dans le cadre d’une résolution sur la réforme du mode de scrutin préparée pour les jeunes libéraux, en 2008. Malheureusement, cette idée n’avait finalement pas été retenue pour faire partie de la résolution-cadre, et n’avait donc pas été discutée.

Une Chambre des régions, grossièrement, repose sur la possibilité constitutionnelle pour toute province canadienne de posséder deux chambres parlementaires. En 1968, le Québec a été la dernière à abolir son « sénat » provincial. Mais cela n’a pas pour autant supprimé cette possibilité à jamais. Et comme le Québec est libre de modifier les passages de la constitution canadienne qui ne concernent que lui, il pourrait parfaitement ressusciter cette chambre sous une nouvelle forme.

L’idée de Pauline Marois (en fait, celle du député Pascal Bérubé) demeure toutefois passablement floue. Jusqu’ici, on en apprend bien peu sur ce que cette chambre ferait au juste. On ne connaît que deux éléments : elle devrait être constituée d’élus à part entière et aurait pour mission de mieux représenter la territorialité québécoise.

L’instauration d’une Chambre des régions ne saurait se faire en dehors d’un large chantier de décentralisation et de restructuration des régions du Québec. À cet égard, la perspective du PQ paraît passablement limitée. Pour ma part, je verrais très bien une Chambre des régions s’intégrer à la démarche de mise sur pied des « gouvernements régionaux » que j’ai déjà proposée. Voici comment le tout pourrait s’articuler.

Les présidents de chaque conseil régional, en plus de présider aux assemblées de ce dernier, seraient délégués d’office à une Chambre des régions siégeant une semaine par mois (par exemple). Laval et Montréal (pour lesquelles je préconise une formule distincte, fusionnant en quelque sorte les paliers municipaux et régionaux) auraient également leur représentant. Notez que selon cette formule, aucun nouveau poste d’élu n’est créé : on utiliserait plutôt des élus disposant déjà de la légitimité pour représenter leur région. Un siège pourrait également être réservé aux Premières nations.

On aurait donc une assemblée de 18 personnes, représentant de manière égale toutes les régions, sans égard à leur population. Cette Chambre des régions aurait pour mission de représenter la territorialité du Québec. Grâce à une réforme du mode de scrutin, ajoutant de la proportionnalité, l’Assemblée nationale deviendrait pour sa part l’organe de représentation démographique et nationale. Et bien entendu, l’existence de conseils régionaux présuppose que des pouvoirs ont déjà été décentralisés vers les régions, et que celles-ci sont donc plus autonomes.

Cette Chambre des régions ne doit pas forcément avoir une importance égale à l’Assemblée nationale, qui demeurerait le lieu de responsabilité de l’exécutif et l’organe central pour légiférer au Québec. Elle devrait disposer, à mon sens, de pouvoirs moindre que le Sénat mais néanmoins conséquents. Par exemple, on pourrait lui octroyer un droit de véto suspensif, permettant de retarder pendant un bon moment l’application de lois jugées nuisibles aux régions. De même, cette Chambre des régions pourrait effectuer des consultations (à son initiative ou à la demande du gouvernement), proposer des projets de loi, des amendements et des motions à l’Assemblée nationale… Surtout, elle disposerait certainement d’une autorité morale, car une position commune des régions contre une mesure gouvernementale pourrait certainement peser dans la balance électorale. De manière analogue, on pourrait souhaiter que le Sénat fédéral, plutôt que d’être aboli, devienne une Chambre des provinces… Mais c’est un autre débat.

L’idée d’une Chambre des régions est donc intéressante. Cependant, appliquée seule, sans décentralisation, restructuration des instances régionales et réforme du mode de scrutin, elle n’aurait pas beaucoup d’utilité ou même de sens. J’espère que le PQ étoffera sa proposition, car je peine à voir ce qu’elle peut actuellement nous apporter.

 

Chronique d’un maire indigne

Non, le dossier de la motoneige n’est pas derrière nous! Rappelons brièvement les faits. L’an passé, l’Union des producteurs agricoles a demandé à ses membres de bloquer l’accès à leurs terres aux motoneigistes de la province en guise de moyen de pression lors de négociations. On s’est en même temps rendu compte que les agriculteurs ne recevaient aucune compensation pour cette circulation sur leur lot et que le réseau de sentiers de motoneige était très précaire même en l’absence de moyens de pression, faute d’ententes négociées formalisant les tracés à long terme. Conséquemment, en plusieurs endroits du Québec, on a décidé de commencer à bâtir de telles ententes.

Je vous exposais récemment que le maire de la ville de Saguenay, Jean Tremblay, avait décidé de faire fi de la volonté du reste de la région d’en arriver à une entente couvrant l’ensemble du territoire. Saguenay a plutôt fait cavalier seul en acceptant de verser environ 1000$ par kilomètre de sentier sur les terres agricoles à titre de compensation financière en échange d’un droit de passage pour les motoneiges. Cette volonté ne plaît évidemment pas ailleurs dans la région, où ce précédent peut sérieusement compromettre d’autres rondes de négociations et défavoriser les petites municipalités n’ayant pas autant d’argent que Saguenay. Et j’ajoutais que c’était là un exemple parfait de l’utilité que pourrait avoir une forme de gouvernement régional.

Ce dossier n’est pas clos. Comme souvent lorsque des dissensions apparaissent en Jean Tremblay et le reste de la région, Bernard Généreux, président de la fédération québécoise des municipalités (FQM), préfet sortant de la MRC Domaine-du-Roy et maire du village de St-Prime, au Lac-St-Jean, a fustigé la position de Saguenay contre le consensus régional. Questionné à ce sujet lors d’une entrevue radiophonique, le maire Jean Tremblay a persisté et signé. Grosso modo, il a affirmé que c’était son objectif que de « foutre le bordel » dans les négociations hors-Saguenay. Voici ce que rapportait hier Le Quotidien :

«C’était exactement le but visé, vous n’avez pas vu ça? Le but visé, c’était ça», a lancé le maire à l’animateur qui lui a alors demandé «de foutre le bordel? «. Et le magistrat de répondre «Ben oui! Tout le monde va venir ici. Voyons donc, je travaille pour Saguenay, je ne vous comprends pas! « a ajouté Jean Tremblay.

Jean Tremblay peut être un homme exaspérant. Il est l’archétype du maire incapable de voir plus loin que la frontière de sa municipalité et voyant ses voisins comme des rivaux plutôt que des partenaires. Il a sciemment saboté des efforts concertés régionaux pour servir ses intérêts locaux et, non repus, s’en vante en disant que c’est normal, et qu’il travaille pour son monde. Il s’agit là d’un singulier manque de jugement. En tout cas, on est loin de la stature de l’homme d’État.

Du reste, bien qu’étant sans doute bon gestionnaire, le maire Tremblay a une vision bien réduite de ce qu’est une démocratie municipale en santé. Il honni toute forme d’opposition, classée comme une source de chicane qui ne fait que dilapider du temps. À la manière de Stephen Harper, il interprète son mandat comme ça lui chante, brandissant la carte de sa majorité (71% des suffrages exprimés, dont le mien… faute d’alternative crédible) et de l’absence de conseillers municipaux lui étant défavorable comme une justification universelle de tous ses choix.

C’est sans parler de l’image que renvoie notre maire de Saguenay à l’extérieur de celle-ci, de l’extrême centralisation des décisions de la ville dans son bureau ou de son traitement paternaliste et débilitant des journalistes qui ne lui plaisent pas. Il reviendra aux Saguenéens de trancher.

Ce que je trouve inacceptable, c’est que l’influence de Jean Tremblay dépasse les affaires de ses seuls concitoyens. Que son administration puisse faire capoter des intérêts régionaux en les sacrifiant à l’atteinte d’un objectif local n’est pas sain. Jean Tremblay a agi légalement, mais la moralité de son geste est très douteuse. Cela renforce ma conviction qu’il est primordial de fournir aux régions un espace de gouvernance situé au-delà des intérêts locaux, parfois bien égoïstes…

 

Pour un statut de la métropole

Depuis 2007, la ville de Toronto bénéficie d’une loi spéciale votée par l’Assemblée législative ontarienne, le City of Toronto Act. Celle-ci confère aux autorités municipales des pouvoirs étendus et une certaine autorité législative supplémentaire. L’esprit de la loi est particulièrement intéressant:

L’Assemblée reconnaît que la cité de Toronto, en tant que capitale de la province, est un moteur économique de l’Ontario et du Canada. Elle reconnaît que la cité joue un rôle important dans la création et le maintien de la prospérité économique et de
la haute qualité de vie de la population de l’Ontario.

L’Assemblée reconnaît que la réussite de la cité exige la participation active des divers paliers de gouvernement qui travaillent en commun dans le cadre d’un partenariat fondé sur le respect, la consultation et la collaboration.

L’Assemblée reconnaît en outre l’importance de fournir à la cité un cadre législatif au sein duquel elle pourra bâtir une ville forte, dynamique et durable qui est en mesure de prospérer dans l’économie mondiale. L’Assemblée reconnaît par ailleurs que la cité est une administration qui est en mesure d’exercer ses pouvoirs en pratiquant une saine gestion assortie de l’obligation de rendre compte.

L’Assemblée reconnaît enfin qu’il est dans l’intérêt de la province que la cité se voit conférer ces pouvoirs.

Il existe certainement nombre de spécialistes du milieu municipal métropolitain bien plus calés que moi, et l’idée d’exporter ce concept à Montréal a sûrement déjà refait surface ailleurs (d’ailleurs, le gouvernement du Québec a déjà conclu une entente qui comprend à tout le moins une délégation de pouvoirs fiscaux à Montréal sur le modèle de Toronto). Cependant, dans le contexte plus large de la décentralisation régionale dont je me fais le défenseur, il est impossible de passer à côté de l’idée qu’un statut de la métropole est nécessaire au Québec.

Mon concept de conseil régional, présenté plus tôt dans ces pages, s’applique assez mal aux cas de Montréal et de Laval. L’agglomération de Montréal et la ville de Laval remplacent en entier les MRC, inexistantes dans ces deux régions. Laval compte une ville unique, Montréal quelques-unes avec un très fort degré d’intégration et d’interdépendance. À cet égard, les planifications régionales et municipales se confondent. Pour ces deux régions, donc, il n’est pas nécessaire de mettre sur pied un conseil régional. C’est plutôt un transfert de pouvoirs supplémentaires vers les conseils municipaux qui serait nécessaire. Et dans le cas particulier de Montréal, ces pouvoirs peuvent être plus étendus encore en raison des singularités de cette ville. Il est donc important, dans toute démarche de décentralisation, de réserver une place particulière à Laval et surtout à Montréal et de créer pour elles des structures distinctes de ce qui se ferait ailleurs dans la province.

Hélas, je ne peux aller beaucoup plus loin que l’intention sur ce blogue pour l’heure. L’organisation de Montréal est complexe, surtout quand on n’y vit pas. La décentralisation devrait-elle se faire vers la ville de Montréal, vers une communauté des municipalités sises sur l’île de Montréal ou plutôt vers la communauté métropolitaine? Et dans ce dernier cas, comment concilier l’existence d’éventuels conseils régionaux dans les régions avoisinnantes avec cette nouvelle structure? Si d’ailleurs un Montréalais passant par ici pouvait m’aider à décrypter quelque peu la structure administrative de sa ville, je lui en serais fort reconnaissant.

 

Ressources naturelles: pourquoi pas «collectiviser»?

J’ai déjà présenté l’idée qui suit dans une autre vie blogosphérique, mais je n’en ai pas fait une défense vigoureuse au sein du PLQ. Ce n’est pas le genre d’orientation politique qui serait de nature à plaire à ce parti, souvent réfractaire à ce qui pouvait nuire aux investissements privés. Dans le contexte large du Plan Nord, toutefois, et avec les questionnements soulevés par les nouveaux projets miniers et leurs redevances, les appels d’offres en matière de projets éoliens, la construction de grands barrages supplémentaires ou l’exploitation des gaz de schiste et même du pétrole dans le St-Laurent, cette approche me semble particulièrement pertinente. Il s’agit d’une réforme complète de notre manière de concevoir et d’organiser l’exploitation de nos ressources naturelles.

La formule dont je m’inspire provient d’une simulation parlementaire, le Forum Étudiant, tenue en 2008. J’y avais participé à une commission parlementaire sur un projet de loi nationalisant les ressources naturelles du Québec. Le fossé entre le gouvernement social-démocrate et l’opposition d’idéologie libérale s’était comblé à l’occasion de longues, mais fructueuses, tractations nocturnes, pour produire un compromis assez novateur. Faute de mieux, on avait alors baptisé la démarche de « néo-nationalisation ». J’emploierais plutôt le terme « collectivisation » aujourd’hui, car il s’agit bien de consacrer contractuellement la propriété collective des ressources sans pour autant fermer presque complètement la porte au privé, comme ce fut le cas avec la formation d’Hydro-Québec. Voici comment le tout fonctionne.

Le gouvernement doit d’abord légiférer à l’effet que toutes nos ressources naturelles (puissance hydro-électrique, potentiel éolien, ressources minières, forêts, aquifère, gisements d’hydrocarbures et gaziers et autres) appartiennent à l’ensemble des citoyens du Québec, à travers l’État à titre de fiduciaire. Ne sautez pas trop vite aux conclusions: il n’est pas question ici d’expulser toute activité privée en matière de ressources naturelles! Une fois ce caractère collectif reconnu, pour chaque ressource, le gouvernement aura à établir un ensemble de paramètres selon lesquels il serait acceptable de l’exploiter: retombées économiques locales, deuxième ou troisième transformation sur place, préservation de la beauté naturelle, redevances, niveaux de pollution, restauration des sites, reboisement, niveaux de bruit tolérés, participation de la communauté, etc.

Le principe de la collectivisation est ensuite le suivant. L’État est donc, au nom de la collectivité, le propriétaire des ressources. Il n’en est pas pour autant l’exploitant systématique. Par bail, il loue donc les droits d’exploitation à toute entité désirant s’adonner à cette activité. Ce bail vient avec l’ensemble des conditions établies par le gouvernement pour l’exploitation de cette ressource, ainsi qu’une date d’expiration (par exemple 25 ans). C’est là le noeud de l’affaire: dans le cadre d’une propriété publique, on permet néanmoins l’activité privée, avec un certain nombre de mesures favorisant l’investissement initial. Dans les faits, sans doute, la majorité des activités d’exploitation des ressources naturelles demeurera entre des mains privées, mais avec toute une série de conditions à respecter, bien que des coopératives, des municipalités ou des regroupements de citoyens puissent aisément mettre la main à la pâte en déposant leurs propres projets. Ce qui distingue franchement la collectivisation d’un corpus réglementaire et législatif habituel, c’est qu’en cas de non-respect de ces conditions, et après un avertissement… le bail est résilié et l’exploitant est expulsé avec un dédommagement minimal, voire nul. C’est aussi simple que ça, et c’est dans le contrat dès le départ.

Qu’arrive-t-il dans ce cas de figure? L’État reprend l’exploitation à son compte si elle est rentable. On entre alors dans une nationalisation plus classique. Cependant, le processus est plus dynamique. Dans la mesure du possible, le gouvernement est alors tenu de faire des efforts pour trouver un nouveau locataire, à qui il confiera les équipements et installations du citoyen corporatif précédemment expulsé. Pour cette démarche, la priorité va aux entreprises et initiatives québécoises.

Bref, avec la collectivisation, l’exploitation des ressources naturelles se fait un peu à l’image de la gestion d’un immeuble à logements. L’État, propriétaire, loue à des tiers le droit d’exploiter les ressources, mais suivant une série de conditions déterminées par bail. Il conserve un droit d’expulsion et peut attribuer les droits d’exploitation à un nouveau locataire en cas de problème. Ce système permet de s’assurer que l’environnement et les collectivités seront davantage pris en compte dans les projets d’exploitation, tout en prévoyant des mécanismes de sanction bien plus efficaces que les amendes ou les poursuites.

Évidemment, un tel modèle de développement mixte ne se mettrait pas en place en criant ciseaux. Pour en arriver là, il faudrait vérifier un grand nombre de paramètres légaux, notamment en regard de traités comme l’ALENA, et s’assurer que la démarche n’est pas contraignante à outrance – un des objectifs demeure, après tout, de maintenir une activité économique liée à l’exploitation des ressources. Un délai raisonnable d’adaptation devrait être fourni à toutes les entreprises oeuvrant déjà dans ce secteur. Il faudrait tenir compte des particularités de chaque ressource exploitée, faire beaucoup d’études scientifiques sur l’état de celles-ci, prévoir à quel point les droits acquis peuvent jouer, augmenter de beaucoup la capacité d’inspection et de contrôle du gouvernement, etc. Ce n’est certainement pas une réforme qui pourrait être mise en place en moins d’une décennie.

Ce qui est clair, c’est que ce n’est pas une approche complètement inconnue. Je connais au moins un exemple concret d’une forme de collectivisation plus ou moins achevée: il s’agit d’une loi particulière concernant l’exploitation de barrages sur la rivière Saguenay par Abitibi-Bowater. En voici les notes explicatives:

Ce projet de loi a pour objet de permettre au ministre des Ressources naturelles, conformément à l’article 3 de la Loi sur le régime des eaux, de louer une partie des forces hydrauliques de la rivière Shipshaw à Abitibi-Consolidated inc. Le projet établit la durée du bail, prévoit la possibilité de le renouveler et détermine les conditions qui s’y rattachent, dont l’obligation pour le locataire de réaliser dans la région administrative du Saguenay—Lac-Saint-Jean des investissements manufacturiers structurants. Le projet de loi détermine également les redevances que devra acquitter le locataire en fonction de l’électricité produite grâce aux forces hydrauliques louées.

Si cela s’est déjà fait, pourquoi ne pas tenter d’élargir l’expérience? Sans dire que la collectivisation est une panacée, je suis convaincu que nous aurions tout à gagner à l’étudier plus en profondeur comme entre-deux efficace entre l’encadrement législatif simple et la nationalisation mur à mur.

 

La motoneige de la discorde

Rien ne vaut parfois de bons exemples concrets pour démontrer la nécessité d’une réforme ou d’une modification. Je vous parlais la semaine dernière, au fil de quelques billets, d’un projet de regroupement des pouvoirs d’ordre régional au sein d’une sorte de conseil régional, gérant ses propres budgets et ses propres pouvoirs. Cette nouvelle structure cherchait à la fois à permettre aux régions de se consacrer à leurs priorités et de mettre de l’ordre dans la myriade d’intervenants régionaux. Dans Le Quotidien d’aujourd’hui, je suis tombé sur deux perles illustrant à merveille la pertinence de cette proposition.

Caricature de Mario Lacroix, 12 septembre, Le Quotidien

Certains se souviendront peut-être que l’UPA, lors de ses derniers moyens de pression, avait en quelque sorte pris l’industrie de la motoneige en otage en demandant aux agriculteurs d’interdire l’accès à leur terre aux motoneigistes. Considérant qu’un grand nombre de sentiers passent par des terres agricoles, les clubs de motoneige et les régions où cette activité est importante, comme le Saguenay-Lac-St-Jean, ont pris conscience de la vulnérabilité du secteur et de la nécessité de pérenniser le tracé des sentiers en milieu agricole.

Tout récemment, la ville de Saguenay a annoncé en grande pompe qu’elle s’était entendu avec les agriculteurs de son territoire et les deux clubs de motoneige qui y sont actifs pour une formule de compensation financière. 200 000 $ seront versés annuellement aux agriculteurs en échange d’un droit de passage. Comme le souligne l’éditorialiste François St-Gelais, tout ceci était sans doute rempli de bonnes intentions. Le problème, c’est que Saguenay a fait cavalier seul. D’autres maires de la région s’interrogent: la décision de Saguenay ne crée-t-elle pas un précédent qui fait que tous les villes et villages, sans égard à leurs moyens, devront payer leurs agriculteurs pour avoir un droit de passage? Le maire d’Alma, Marc Asselin, aurait préféré et prône toujours une négociation régionale que des ententes à la pièce. Voyez comme un dossier en apparence simple s’est soudain complexifié…

Sans m’avancer à dire quelle solution serait préférable dans le contexte actuel, serait-il farfelu de dire qu’un tel débat n’aurait pas lieu en présence d’une instance régionale représentative? Imaginons qu’un conseil régional, disposant entre autres de pouvoirs liés au tourisme et à l’organisation agricole sur son territoire de même que d’argent, ait réuni autour d’une table tous les agriculteurs et les clubs de motoneiges pour négocier une solution uniforme pour tout le Saguenay-Lac-St-Jean. On évite le problème des villages qui n’ont pas forcément les moyens de dédommager les agriculteurs. On évite le risque qu’en un endroit, les négociations échouent, coupant en plein milieu un sentier qui traversent plusieurs municipalités. On évite les différences de traitement entre agriculteurs et les jalousies. On évite aussi que les guerres de clocher entre élus locaux ne soient encore ressuscitées, dilapidant les énergies du débat public! Le maire de Saguenay est élu pour penser à sa ville, pas à sa région. Il faut donc un répondant ayant la légitimité d’établir des décisions au niveau régional, comme dans le cas de la motoneige.

Autre exemple de notre actualité régionale: la MRC du Domaine-du-Roy, au Lac-St-Jean, a décidé de ne pas verser sa contribution annuelle à l’association touristique régionale (ATR) pour plutôt consacrer les fonds au financement direct de son bureau touristique de Lac-Bouchette. Il semble que l’ATR soit demeurée insensible aux réclamations du monde municipal, qui demandait à ce qu’elle finance 50% des frais d’exploitation des bureaux touristiques régionaux.

Encore là, on voit les résultats d’une approche à la pièce. L’ATR dépend en partie du financement des MRC, qui semblent se retirer de l’entente quand cela ne fait plus leur affaire à la pièce. Sans dire que les MRC n’ont pas pleinement le droit de le faire, on peut facilement voir le potentiel de chaos qu’une telle attitude peut générer dans le monde touristique régional. Encore là, si une instance de gouvernance pan-régionale existait et coordonnait, à partir de ses propres entrées fiscales, les priorités dans le monde touristique, de tels conflits pourraient certes surgir mais ne mettraient pas en péril la stabilité financière de cette industrie souvent précaire. D’après mon modèle de conseil régional, les élus municipaux nourrissant une revendication particulière devraient négocier avec les élus régionaux via les MRC ou d’autres plate-formes, ce qui mènerait un jour à un consensus uniforme. C’est exactement ce qui se fait à l’échelle provinciale!

Il ne faut jamais oublier la force que peut avoir le regroupement des répondants au niveau régional. Le potentiel d’économie de temps, d’énergie et d’argent semble très prometteur, comme le démontrent les deux exemples d’aujourd’hui.